Chaque année en France, environ 23 500 km de haies disparaissent, soit l’équivalent de la distance Paris–Le Cap. Loin de ralentir, cette érosion du bocage s’accélère, malgré les discours et engagements publics en faveur de la biodiversité. C’est dans ce contexte qu’un nouveau décret d’application de la loi OSARGA entrera en vigueur le 30 mars 2026. Présenté comme une simplification administrative, il suscite de fortes inquiétudes chez de nombreux acteurs de la protection de la nature.

↑ Haie vive en libre évolution
Une érosion du bocage qui s’accélère
Depuis 1950, près de 1,4 million de kilomètres de haies ont été arrachés en France, soit environ 70 % du bocage historique. Le rythme des destructions s’est nettement accentué ces dernières années : entre 2017 et 2021, on estime à 23 500 km par an les haies supprimées, contre environ 11 500 km par an entre 2006 et 2014. Dans le même temps, les replantations, évaluées à près de 3 000 km par an, ne compensent qu’une fraction des pertes.
Le bilan reste donc largement négatif, autour de –20 500 km de haies chaque année à l’échelle nationale. Cette tendance interroge la cohérence entre les objectifs affichés de reconquête de la biodiversité et la réalité des dynamiques à l’œuvre sur le terrain.
↑ On appelle ça pudiquement de l’« entretien »
Un patrimoine écologique et agricole irremplaçable
Dans les territoires ruraux de bocage encore préservés, les haies structurent les paysages et remplissent des fonctions écologiques essentielles. Elles constituent des corridors indispensables à la circulation des espèces et abritent une biodiversité riche et spécialisée : insectes pollinisateurs, auxiliaires de culture, amphibiens, petits mammifères et oiseaux nicheurs.
Certaines espèces patrimoniales dépendent directement de ces mosaïques de haies, de prairies et de mares. La disparition d’une haie ancienne entraîne ainsi une perte immédiate d’habitats et fragilise des équilibres écologiques construits sur plusieurs décennies.
Les haies jouent également un rôle central pour l’agriculture. Elles protègent les cultures et le bétail du vent, contribuent à l’amélioration du microclimat des parcelles, limitent l’évapotranspiration et réduisent la dérive des produits phytosanitaires. Sur le plan hydrologique, elles stabilisent les sols, freinent le ruissellement, limitent l’érosion et participent à la filtration des polluants. Leur contribution au stockage du carbone est enfin significative : une haie mature peut stocker entre une et trois tonnes de carbone par kilomètre et par an.
Un décret de simplification administrative
Le décret d’application de la loi OSARGA, publié en mars 2025 et applicable à partir du 30 mars 2026, instaure un régime unique de déclaration préalable pour la destruction des haies. L’objectif affiché est de remplacer une multiplicité de réglementations par une procédure harmonisée et dématérialisée.
Ce nouveau cadre marque toutefois un changement de logique important. La destruction d’une haie devient un acte administratif courant, susceptible d’être autorisé par défaut en l’absence d’opposition de l’autorité préfectorale dans un délai de deux mois. Cette évolution est perçue par de nombreux observateurs comme un affaiblissement du principe d’évitement, pourtant central dans le droit de l’environnement.
Des fragilités structurelles
Le décret prévoit une obligation de compensation par replantation d’un linéaire au moins équivalent, dans un délai de 18 mois, avec des fonctionnalités écologiques dites « équivalentes à terme ». Or cette équivalence reste essentiellement quantitative. Une haie nouvellement plantée mettra entre dix et trente ans à retrouver les fonctions écologiques d’une haie ancienne. Durant cette période, les services rendus à la biodiversité, à l’eau et au climat sont durablement perdus, et certaines espèces spécialisées peuvent disparaître localement de manière irréversible.
Par ailleurs, les modalités concrètes d’application sont largement renvoyées au niveau préfectoral. Les coefficients de compensation et les périodes d’interdiction des travaux, avec un minimum de 21 semaines couvrant la nidification, devront être fixés localement. En l’absence de cadre national contraignant, cette territorialisation fait craindre de fortes disparités entre départements et une protection très inégale des haies.
Enfin, un arrêté ministériel distinct est censé définir précisément les types de haies concernés par le dispositif. À ce jour, ce texte n’est toujours pas publié. Cette absence de définition juridique claire entretient une incertitude sur les haies réellement protégées et sur les exigences de compensation applicables, au risque d’exclure de facto certaines haies pourtant fonctionnelles.
Un avis scientifique largement défavorable
En novembre 2025, le Conseil national de la protection de la nature a rendu un avis défavorable sur ce décret, un signal fort pour une instance consultative généralement prudente. L’organisme a alerté sur le risque d’un texte susceptible d’accélérer la disparition des haies, en contradiction avec les objectifs nationaux affichés de gain net de linéaires bocagers à l’horizon 2030.
La consultation publique, close en décembre 2025, a par ailleurs recueilli une majorité d’avis défavorables, émanant d’associations de protection de la nature, d’organisations agricoles alternatives et de collectifs citoyens.
Initiatives locales et vigilance citoyenne
Sur le terrain, des collectifs et associations poursuivent un travail de fond en faveur de la restauration et de la préservation du bocage, en lien direct avec les agriculteurs. Parmi eux, l’association La Repousse mène des chantiers participatifs mêlant entraide agricole et action écologique, autour de l’entretien et de la plantation de haies, ainsi que de projets de forêts nourricières. Ces actions reposent sur l’implication de bénévoles et d’exploitants volontaires, et s’inscrivent dans une logique de long terme.
Le ReNArd (Regroupement des Naturalistes Ardennais) agit également depuis plusieurs années sur ces enjeux, notamment à travers des plantations de haies et la création de mares bocagères. L’association travaille avec des agriculteurs engagés, dans le cadre de conventions pluriannuelles visant à assurer la pérennité des aménagements réalisés et à préserver leurs fonctions écologiques.
Ces initiatives montrent qu’il existe, à l’échelle locale, des alternatives concrètes à la disparition progressive du bocage. Elles rappellent aussi que la protection des haies ne relève pas uniquement des textes réglementaires, mais d’un engagement continu sur le terrain.
Toutefois, en l’absence de données publiques consolidées à des échelles fines, il reste difficile d’évaluer si ces efforts compensent réellement les destructions en cours. Dans les territoires bocagers les plus riches, chaque haie ancienne arrachée représente une perte souvent irréversible.
À partir du 30 mars 2026, le nouveau régime de déclaration préalable s’appliquera sur l’ensemble du territoire. Sa portée réelle dépendra largement du contenu des arrêtés préfectoraux, de leur niveau d’exigence et de la capacité des services de l’État à assurer un contrôle effectif des destructions et des compensations.
Dans ce contexte, la vigilance citoyenne demeure essentielle. Signaler les arrachages illégaux, soutenir les agriculteurs engagés dans la préservation du bocage et participer aux actions locales de restauration constituent autant de leviers concrets pour défendre un patrimoine paysager et écologique déjà fortement fragilisé.
La question reste ouverte : la simplification administrative peut-elle se faire sans accélérer l’érosion d’un bocage dont les fonctions écologiques et agricoles apparaissent aujourd’hui plus nécessaires que jamais ?
Pour en savoir plus :
- https://reseauhaies.fr/consultation-publique-mobilisation-decret-haies/
- https://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/tecl2521973d_avis_cnpn_decret-haies_du_19_11_2025.pdf
- https://nature-et-avenir.org/index.php/actualites/globales/240-la-haie

